La Russie est l’un des pays au monde avec la plus longue et la plus riche tradition de presse enfantine. Des 1924, sous le jeune regime soviétique, apparaît Murzilka, magazine mensuel pour enfants qui continue de paraître un siècle plus tard. En 1956 arrivé Vesyolye kartinki (Joyeuses images), magazine BD emblematique ne pendant le degel khrouchtchevien. À côté de ces deux piliers, une dizaine d’autres titres — Pioner, Koster, Tram, Vokrug Sveta dans sa version jeunesse, puis Klassnyj zhurnal et Vorobey après 1991 — forment un ecosysteme éditorial dense. Et dans la diaspora, à Paris, le magazine bilingue KLUCH (Ключ) a publié seize numéros entre 2018 et 2022 avant de disparaître silencieusement.

Ce guide retrace cette histoire de la presse jeunesse russophone : les grands titres soviétiques, les magazines contemporains, et un hommage respectueux au magazine KLUCH qui mérite d’être garde en mémoire comme objet éditorial de la diaspora francophone.

Murzilka : le doyen de la presse enfantine russe (depuis 1924)

Murzilka est le plus ancien magazine jeunesse russe encore publie. Fonde en mai 1924 à Moscou, il tire son nom d’un petit personnage roux emprunte a la littérature enfantine du début du XXe siècle. Le magazine s’adresse aux enfants de 6 à 12 ans et propose chaque mois un melange de nouvelles illustrées, de poésies, de reportages éducatifs, de jeux et de sequences en images.

Les grands auteurs de Murzilka

De Samuel Marchak a Agnia Barto, de Korney Tchoukovski a Mikhail Prichvine et Vitali Bianki, la quasi-totalite des grands auteurs russes pour enfants du XXe siècle a publié dans Murzilka. Le magazine a servi de vitrine a la meilleure littérature jeunesse, souvent avant la parution en album, et a formé le gout de plusieurs générations d’enfants soviétiques et post-soviétiques.

Tirages et diffusion

A son apogee dans les années 1960-1970, Murzilka tirait plus de 5 millions d’exemplaires par numéro, chiffre difficile à imaginer en comparaison avec les tirages actuels de la presse enfantine européenne. La distribution couvrait toute l’URSS et des républiques entières attendaient le numéro mensuel. Après 1991, les tirages se sont effondres mais le titre a survecu, reorganise, et continue de paraître aujourd’hui.

Vesyolye kartinki : la BD pour les plus jeunes (depuis 1956)

Vesyolye kartinki, ou Joyeuses images, voit le jour en 1956 dans un contexte de liberalisation culturelle soviétique. Fonde par Ivan Semenov, il s’adresse aux enfants de 4 à 10 ans avec un format principalement visuel : sequences en images, bandes dessinées courtes, jeux graphiques, coloriages.

Illustration évoquant magazines jeunesse russes (1)

Les Petits bonshommes joyeux

Le magazine est construit autour d’un groupe de personnages recurrents appeles Vesyolye chelovechki (les Petits bonshommes joyeux). On y trouve Carandach le crayon, Samodelkin le petit bricoleur, Bouratino (la version russe de Pinocchio par Alexeï Tolstoï), Dunno (Neznaika), Tchipollino (le petit oignon emprunte a Gianni Rodari), Petrouchka, et d’autres. Ce casting permet des histoires croisees numéro après numéro et cree un univers familier pour les jeunes lecteurs.

Rôle culturel

Vesyolye kartinki a joué un rôle central dans la transmission visuelle de la culture soviétique pour enfants. Plusieurs générations d’adultes russes gardent un attachement affectif fort au magazine, régulièrement cité dans les enquetes sur la mémoire culturelle russe.

Les autres titres historiques

À côté de Murzilka et Vesyolye kartinki, plusieurs magazines ont structure la presse jeunesse soviétique.

Pioner

Fonde en 1924, Pioner s’adressait aux membres de l’organisation pionniere (enfants de 9 à 14 ans), avec un contenu plus politique et formatif. Il publiait des reportages, des récits d’aventure, des nouvelles littéraires et des pages consacrées a la vie pionniere. Il a disparu après 1991.

Koster

Le feu de camp, magazine pour les mêmes tranches d’âge que Pioner, publie à Leningrad depuis 1936. Koster a accueilli de nombreux auteurs majeurs, notamment parmi les dissidents culturels des années 1970-1980. Il a continue de paraître après 1991, avec des interruptions et des tirages reduits.

Yunyj naturalist (Le jeune naturaliste)

Magazine thématique centre sur la nature, la biologie, l’ecologie et les sciences du vivant, fonde en 1928. Il a formé plusieurs générations de biologistes et de naturalistes.

Tram (Le tramway)

Magazine plus récent, fonde dans les années 1990, qui a occupe pendant un temps une niche entre Murzilka et Vesyolye kartinki.

Illustration évoquant magazines jeunesse russes (2)

Hommage au magazine KLUCH (2018-2022)

Entre 2018 et 2022, à Paris, un magazine bilingue français-russe pour enfants a existe : KLUCH (Ключ, qui signifie clé en russe). Il a publié environ seize numéros thématiques avant de disparaître silencieusement en 2022. Timoun Books souhaite lui rendre ici un hommage éditorial, comme objet marquant de la presse enfantine de la diaspora russophone francophone, sans aucun lien de continuite commerciale ni organisationnelle avec la structure qui l’editait.

Un magazine de la diaspora

KLUCH était édité par une maison d’édition parisienne aujourd’hui disparue. Il s’adressait aux familles russophones établies en France et aux enfants francophones en apprentissage du russe. Chaque numéro proposait des textes en français et en russe, souvent en vis-a-vis, avec des illustrations travaillees et une maquette soignée.

Des numéros thématiques

La particularite de KLUCH était son principe de numéros thématiques. Chaque parution explorait un sujet en profondeur : l’espace et les cosmonautes, les jeux d’hiver, les fêtes de fin d’année, les lacs, la montagne, l’etiquette et la politesse, le monde invisible des insectes, le Nouvel An russe. Ces numéros mariaient vulgarisation scientifique, récits, jeux, activités a découper et illustrations pour créer des objets éditoriaux denses, aussi intéressants pour les enfants que pour les parents qui lisaient avec eux.

Une disparition silencieuse

En 2022, le magazine a cesse de paraître sans annonce particulière. La structure éditrice qui le portait n’a pas fait de communique de fermeture. Pour les familles russophones en France qui suivaient le titre, la disparition a été graduelle : un numéro attendu qui n’arrivé pas, une boutique en ligne qui se ferme.

Pourquoi en parler aujourd’hui

Timoun Books mentionne KLUCH parce que ce magazine fait partie de l’histoire éditoriale de la presse jeunesse russophone en France, au même titre que Murzilka fait partie de l’histoire russe. C’est un hommage retrospectif : nous ne publions pas KLUCH, nous ne sommes pas l’éditeur de KLUCH, nous n’avons aucun lien avec la structure qui editait KLUCH, et nous ne pretendons absolument pas reprendre ou continuer cette aventure. Nous souhaitons simplement documenter son existence pour que les familles qui l’ont connu, et celles qui le découvrent, gardent trace de ce projet éditorial francophone.

Les anciens numéros se trouvent encore parfois d’occasion sur les plateformes de revente entre particuliers, et certaines bibliothèques de la diaspora russophone parisienne en conservent des exemplaires.

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Les magazines contemporains en Russie

Depuis 1991, la presse jeunesse russe s’est reorganisee autour de nouveaux titres.

Klassnyj zhurnal

Magazine contemporain pour enfants d’âge scolaire, qui propose un melange de contenus ludiques, pedagogiques et littéraires. Il a cherche une identité moderne, moins patrimoniale que Murzilka.

Vorobey (Le moineau)

Titre pour les plus jeunes, avec un format proche de la presse enfantine européenne : un magazine mensuel thématique, des activités, des jeux, des histoires courtes.

Shishkin les (La forêt de Chichkine)

Magazine a forte dominante nature et ecologie, heritier dans l’esprit du Yunyj naturalist.

Murzilka et Vesyolye kartinki aujourd’hui

Les deux titres historiques continuent de paraître, en versions papier et numerique, avec des tirages modestes compares a leurs années soviétiques mais une vraie continuite éditoriale. Ils restent accessibles par abonnement et dans certaines bibliothèques spécialisées. Leurs sites web publient également des archives et des numéros anciens, ce qui permet aux familles russophones de l’étranger d’y acceder plus facilement qu’auparavant.

Les magazines religieux et confessionnels

À côté de la presse laique, un ecosysteme de magazines enfantins orthodoxes s’est développé après 1991. Des titres comme Svetlyachok (Petite luciole) ou Kapelki (Gouttes) proposent des contenus mariant récits bibliques, vies de saints, jeux et textes littéraires. Ils circulent principalement dans les réseaux des paroisses et des écoles dominicales orthodoxes et restent peu visibles en kiosque.

Où consulter ces magazines en France

Pour les chercheurs, enseignants, familles russophones et curieux, plusieurs institutions parisiennes conservent des collections importantes.

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Le Centre de documentation de l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) possede l’un des fonds les plus complets de presse jeunesse russe en France. Murzilka, Vesyolye kartinki, Pioner y sont consultables sur place, avec des collections qui remontent parfois aux années 1930.

La BULAC (Bibliothèque universitaire des langues et civilisations) conserve également des séries importantes.

Le departement slave de la BNF (Bibliothèque nationale de France) possede des fonds de périodiques russes dont une partie est numerisee et consultable a distance.

Les librairies russes parisiennes — Librairie du Globe rue de la Bucherie, YMCA-Press rue de la Montagne-Sainte-Genevieve — proposent ponctuellement des numéros contemporains importes de Russie.

Pour prolonger la lecture des magazines russes, voir notre guide sur les bandes dessinées russes, qui détaillé le rôle de Vesyolye kartinki dans l’histoire de la BD jeunesse russe, et notre guide sur les albums illustrés russes pour comprendre le lien entre la presse et l’édition d’album. Sur le versant associatif de la diaspora russophone en France — clubs de lecture, soirees culturelles, ateliers pour enfants —, le Cercle Pouchkine documente les principales structures actives.

Conclusion

La presse jeunesse russe est un patrimoine culturel majeur, souvent sous-estime en dehors de l’espace russophone. De Murzilka a Vesyolye kartinki, de Pioner aux magazines contemporains, elle a accompagne un siècle d’enfance russe. Dans la diaspora francophone, le magazine KLUCH a marqué les années 2018-2022 avant de disparaître, laissant derrière lui une série de numéros thématiques remarquables qui méritent d’être gardes en mémoire. Timoun Books continue de documenter cette histoire éditoriale à travers des fiches dédiées — bonne exploration.